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Dopées par les politiques monétaires des banques centrales, les places financières américaines et européennes atteignent des niveaux record cette année, avec des performances à deux chiffres, totalement décalées de l’économie réelle et des risques qui pèsent encore sur le monde. Une euphorie qui fait planer le spectre d’une nouvelle crise financière de grande ampleur.

Les Bourses s’affolent, risque d'un nouveau krach mondial

Mehdi Michbal | LE 17-05-2021 15:18
Dopées par les politiques monétaires des banques centrales, les places financières américaines et européennes atteignent des niveaux record cette année, avec des performances à deux chiffres, totalement décalées de l’économie réelle et des risques qui pèsent encore sur le monde. Une euphorie qui fait planer le spectre d’une nouvelle crise financière de grande ampleur.

En pleine pandémie mondiale, alors que les pays comptent encore les morts du Covid, que les restrictions sont toujours en vigueur dans plusieurs économies du monde, que les économistes avancent des scénarios de reprise mais alertent sur les risques qui persistent toujours, les grands indices boursiers de la planète Finance sont à la fête. Une effervescence inexplicable dans ce contexte de crise et de panique mondiale, dont l’humanité n’en est pas encore sortie.

En France, pays qui s’apprête à peine à sortir d’un troisième confinement et qui compte ses morts en milliers, le CAC 40 a atteint les 6.300 points, dépassant son pic historique de 2007, juste avant la crise des subprimes. En un an, la Bourse de Paris s’est envolée de 60%...

Idem en Allemagne, ou le Dax a atteint son record historique en mars, affichant aujourd’hui une performance annuelle de 10,64%, et effaçant ainsi toutes pertes causées par la crise du Covid-19.

Même euphorie en Angleterre où le FTSE 100 affiche un YTD de 8,24%, un peu moins que le la place de Milan et ses 9,78% ou encore les places belge ou espagnole qui alignent des gains depuis début janvier de 10,76% et de 11,31%.

Au Japon, autre grande place financière mondiale, l’effervescence est encore plus grande, le Nikkei ayant atteint son plus haut depuis six ans…

Même tendance aux Etats Unis où l’indice phare, le Dow Jones engrange 11,97% de gains depuis le début de l’année, pour afficher une progression de 120% depuis mars 2009. Le Dow Jones a ainsi dépassé, malgré la crise du Covid-19, le seuil des 15 000 points, une première dans son histoire !

La crise ? C’est un mot que les financiers ne connaissent pas. Au point de faire dire ceci au tristement célèbre trader Jérôme Kerviel dans un tweet posté il y a deux jours : « Quand je vois les marchés financiers qui sont au plus haut alors que c’est la merde partout depuis plus d’un an...je me dis que j’ai la place pour un petit come-back histoire de... ». L’ancien trader de la Société Générale n’a pas fini sa phrase, mais on peut deviner facilement la suite : « (…)histoire de se faire quelques millions de dollars de bonus ! ».


Le grand décalage entre la réalité et le monde de la finance

Pour plusieurs économistes intervenus dans la presse financière internationale, jamais peut-être le gouffre n’a paru aussi grand entre économie financière et économie réelle, au point que la possibilité d’un krach majeur recommence à se matérialiser.

La cheffe économiste du FMI Gita Gopinath avait déjà sonné l’alerte en juin dernier à ce sujet : "Nous voyons une divergence frappante entre les marchés financiers et l’économie réelle, avec des indicateurs financiers prévoyant de meilleures perspectives de reprise que ne le suggère l’activité réelle".

Les investisseurs eux-mêmes se montrent sceptiques face au dynamisme en Bourse. Selon l’étude mensuelle réalisée par Bank of America auprès des investisseurs internationaux, 78% d’entre eux considèrent que le marché est surévalué. Ce qui ne les empêchent pas pourtant de continuer à mettre des milliards dans les marchés actions et alimenter encore plus la bulle…

Cette effervescence tranche en effet avec les difficultés de l'économie réelle qui peine encore à se remettre des confinements de l'année 2020 et à retrouver son rythme de 2019. Encore de nombreux pays, dont la France, l’Italie, l’Allemagne ou même les Etats-Unis n'ont pas retrouvé leur rythme de croisière, compte tenu de l'incertitude sanitaire, des campagnes lentes de vaccination, des restrictions au voyage, au déplacement qui sont toujours en cours…

Les prévisions des économistes sur la croissance de la zone euro et aux Etats Unis sont certes positives, mais ne justifient pas cette surchauffe des marchés.

Le FMI anticipe une progression du PIB mondial de 3% cette année, un plus bas depuis la crise de 2009. Et table sur un rebond à 3,4% l’an prochain.

Dans une annonce faite mercredi 12 mai, l’Exécutif européen a sensiblement relevé ses prévisions de croissance 2021 et 2022 pour les 19 pays qui ont adopté la monnaie unique : après une récession inédite de 6,6% en 2020, l’activité devrait progresser de 4,3% cette année, puis de 4,4% l’an prochain.

Les Etats-Unis pourraient également enregistrer en 2021 une croissance de 7%, son rythme le plus rapide depuis le début des années 1980. Et la Chine affiche des chiffres tout aussi insolents.

Pour rattraper Washington et Pékin, l’UE mise sur son plan de relance de 750 milliards d’euros financé par un emprunt commun.

Un optimiste qui reste teinté d’incertitudes, nuance-t-on à la Commission de l’UE. « Les Etats membres, qui ont soumis leurs projets de relance ces derniers jours à Bruxelles, pourraient recevoir les premiers fonds en juillet. Mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir et de nombreux risques pèseront sur nous tant que la pandémie est là », a souligné le commissaire de l’UE.

Ce discours optimiste relatif à un rattrapage des dégâts de 2020, mais très prudent face à un virus qui vit encore avec nous, qui change d’apparence, de virulence, avec un très lent flux de vaccination est tenu par l’ensemble des économistes sérieux, qui analysent l’économie réelle, les comportements de l’offre et de la demande. Mais les cols blancs ont visiblement un autre avis et affichent une assurance sans faille en l’avenir, créant un décalage qui fait craindre l'éclatement d'une bulle spéculative qui viendrait empirer une situation économique déjà catastrophique.

Autre signe de l’emballement des marchés, l’appétit des entreprises pour les IPO.

Coinbase, plateforme d’échange de crypto-monnaies connue à ses débuts des seuls initiés, a débarqué au Nasdaq mi-avril. Valorisation : 86 milliards de dollars, soit plus que le géant Facebook neuf ans auparavant ! Sur 2020, année de grande récession, 420 entreprises sont entrées en Bourse aux États-Unis, levant un total de 145 milliards de dollars auprès des investisseurs, record absolu depuis trente ans, selon la presse américaine.

Cité par le Financial Times, Thomas Veillet, ancien trader, raconte une histoire qui résume tout :

« Vous avez une société américaine qui s’appelle Hometown International, dans le New Jersey. C’est un marchand de sandwichs, géré par un type tout seul. Eh bien cette entreprise est cotée à 100 millions de dollars en Bourse, malgré un chiffre d’affaires annuel de 14 000 dollars ! C’est assez symptomatique de ce qu’on observe en ce moment : on parie sur des trucs qui n’existent quasiment pas ».

Les trois moteurs de la bulle

Comment s’explique cette effervescence boursière en pleine tempête économique ? Économistes et analystes financiers avancent globalement trois arguments majeurs.

Le premier est lié aux politiques hyper accommodantes des banques centrales, qui ont baissé leurs taux à des niveaux historiquement bas, injectant au passage des milliards dans le circuit économique. L’idée étant de rendre l’argent le moins cher possible pour faire redémarrer la consommation et l’investissement.

Après quatre années de hausse de ses taux directeurs, la Fed américaine les a baissés trois fois depuis le 31 juillet 2020. Actuellement, leur fourchette est comprise entre 1,50% et 1,75%.

En Europe, la BCE prête même à perte pour stimuler les économies des pays de la zone euro. L’institution de Francfort a aussi abaissé de -0,40% à -0,50% son taux de dépôt en septembre pour pousser les banques à prêter plus.

Tout cela, couplé aux injections massives de liquidités par les gouvernements dans leur plan de relance et aux politiques de rachat massives d’actifs par les banques centrales a créé une abondance de liquidité jamais connue dans l’histoire du monde. Et l’élection du nouveau président américain, Joe Biden, n’a fait qu’amplifier la situation.

Si l’Europe a monté un plan de relance de 750 milliards d’euros, Biden, lui, est venu avec un méga new deal de 1 800 milliards de dollars. Une annonce qui a donné un coup de boost aux places boursières mondiales, baptisé désormais à Wall Street le « Biden Bounce ».

En même temps, grâce aussi aux aides massives des gouvernements, l’épargne des ménages grossit : plus de 2 000 milliards de dollars additionnels ne serait-ce qu’aux Etats-Unis. Sauf que cet argent ne va pas dans la consommation, encore moins dans l’investissement dans l’économie réelle. Mais il atterrit dans les marchés financiers.

Selon une enquête de Bank of America, 64 % des Américains préfèrent mettre leur argent dans les circuits financiers plutôt que de le dépenser. De quoi gonfler encore plus la bulle. D’autant plus que, obligés de rester chez eux et fuyant le virus, des millions d’individus sont devenus boursicoteurs sur Robinhood ou d’autres applications de courtage, amplifiant les meutes spéculatives. Réunies sur des forums en ligne, des foules ont convergé pour pousser vers le haut des actions de sociétés en difficultés, le cas de GameStop étant en cela édifiant (+2 460% en quelques jours en janvier).

Un phénomène d’abondance de liquidité, dans un contexte de taux bas, qui a créé un grand regain d’intérêt pour le marché actions, devenu la seule alternative pour les investisseurs et les boursicoteurs pour fructifier leur argent. Ce qu’on appelle aujourd’hui dans les salles de marchés européennes et américaines l’effet TINA (There Is No Alternative, « il n’y a pas d’alternative»), deuxième accélérateur de la bulle.

Ces deux phénomènes d’abondance des liquidités et de manque d’alternatives sont intimement liés au troisième effet qui a poussé les marchés vers ces hauts spectaculaires : le FOMO (Fear Of Missing Out ou «peur de rater quelque chose») et le FOBT (Fear of Buying the Top ou «peur d’acheter au plus haut»).

Voyant les marchés monter, les gens se ruent de manière quasi mécanique sur les actions pour profiter de l’embellie de peur de rater quelque chose, ou de venir sur le tard au moment où les cours sont à leur plus haut. Des stratégies purement opportunistes qui ont été accentuées, selon les analystes, par l’éviction de Donald Trump et l’apaisement des risques géopolitiques qui planaient sur le monde, notamment l’éventuel conflit sino-américain.

« Les investisseurs ne veulent surtout pas rater la hausse des actions susceptible de survenir au moment de l’annonce d’un premier accord commercial entre la Chine et les États-Unis. Ils se positionnent donc en amont, ce qui fait monter les indices boursiers », explique dans Le Monde, l’analyste Christian Parisot, chez Aurel BGC.

Une stratégie à double tranchant, prévient-il : «Non seulement la signature de cet accord n’est pas certaine, mais il est aussi possible à l’inverse que sa concrétisation fasse baisser les marchés, en raison de prises de bénéfices. D’autant plus que le conflit sino-américain ne prendra probablement pas fin avec un tel accord ».


Des conséquences qui peuvent être dévastatrices en cas de Krach

Cette dichotomie entre la morosité ambiante et l’exubérance des marchés a amené beaucoup à affirmer que le monde traverse à nouveau une nouvelle bulle financière.

« Tous les ingrédients d’une exubérance propice aux bulles sont là », comme le pense le vétéran de la finance Jeremy Grantham, cofondateur de la société d’investissement bostonienne GMO. Selon lui, « une bulle financière de grande ampleur pourrait éclater ces prochains mois. Comme dans toutes les grandes bulles de l’histoire, la montée des prix s’auto-entretient et n’a plus grand chose à voir avec la croissance, le PIB ou la productivité. On perd pied avec la réalité, on finit par acheter quelque chose seulement parce que son prix grimpe. C’est un phénomène insensé, et nous sommes en plein dedans », explique-t-il dans la presse américaine.

Autre économiste de renommée, auteur des Capitalismes à l’épreuve de la pandémie (Ed. La Découverte, 2020), Robert Boyer confirme que « c’est souvent dans l’exubérance la plus totale qu’arrivent les krachs, Avec le coronavirus, les marchés sont complètement affolés ».

Tout cela peut donc nous amener à un krach, mais quels en sont les dangers ?

Du point de vue de l’économie réelle, la formation de bulles est à craindre, car, quand les prix s’emballent, les ressources sont mal allouées, explique Robert Boyer. « Mais c’est surtout quand la bulle éclate que les conséquences peuvent être dévastatrices. Lorsque la confiance devient défiance, cela entraîne en général une récession, voire abîme l’économie d’un pays pendant des décennies, comme au Japon après l’explosion de la bulle immobilière et boursière de la fin des années 1980. Les coûts des crises financières dans le monde entier sont énormes en termes de perte de production, perte d’emploi et perte d’années de croissance ».

« Et si la panique pousse à se ruer aux guichets des banques, cela accélère la chute des marchés en asséchant les liquidités. C’est pourquoi la faillite de Lehman Brothers, en 2008, réveille les fantômes de 1929, poussant gouvernements et grands argentiers à soutenir les banques pour éviter le danger ultime : l’implosion du système financier », ajoute-t-il.

Un Krach n’est donc pas à exclure. Et ses déclencheurs peuvent être multiples : des entreprises très endettées en détresse, une perte de confiance dans l’action des banques centrales, une tension géopolitique majeure, le retour d’une quatrième vague du Covid ou tout simplement une désillusion sur les campagnes de vaccination en cours… Comme dans tous les Krachs de l’histoire, il suffit d’un petit rien pour précipiter les marchés dans une spirale apocalyptique. Et toute l’économie avec… 

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