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En 2020, tous les banquiers nous disaient que la véritable casse dans les impayés bancaires n'apparaîtra que début 2021. Pourtant, les chiffres de Bank Al Maghrib à fin mars 2021 montrent tout le contraire. Comment s’explique ce renversement subit de la situation ? Les explications de l'économiste et banquier M'Fadel El Halaissi.

Crédits. Le mystère de la stagnation des impayés décrypté par M'Fadel El Halaissi

Mehdi Michbal | LE 18-05-2021 12:23
En 2020, tous les banquiers nous disaient que la véritable casse dans les impayés bancaires n'apparaîtra que début 2021. Pourtant, les chiffres de Bank Al Maghrib à fin mars 2021 montrent tout le contraire. Comment s’explique ce renversement subit de la situation ? Les explications de l'économiste et banquier M'Fadel El Halaissi.

En septembre 2020, Médias24 avait sondé plusieurs banquiers sur le phénomène de la montée des impayés bancaires. Et tous avaient été unanimes à cette époque où le scénario de reprise en V était tombé à l’eau : ils prévoyaient alors une grosse casse qui ferait monter le taux de créances en souffrance à 14%, contre 6,5% début 2020.

 

LIRE: Crédits impayés: Grosse casse attendue dans le secteur bancaire en 2020

 

Une casse qui, nous expliquaient ils, ne serait visible qu’au premier trimestre 2021 au vu de deux éléments :

-la fin du délai de grâce accordé aux particuliers en septembre qui seraient dans l’incapacité au vu de la conjoncture de retrouver un rythme de remboursement normal. Des impayés qui ne seront comptabilisés et visibles dans les statistiques monétaires qu’à partir de janvier 2021 au vu du process que prend un impayé pour passer à la case « créance en souffrance ».

-L’incapacité des entreprises, alors à terre et largement surendettées, à rembourser leur crédits Oxygène ainsi que les encours d’avant-crise.

Ces prévisions que nos banquiers qualifiaient de « réalistes » ne se sont pas matérialisées si l’on se fie aux statistiques monétaires de Bank Al Maghrib. Puisque le système bancaire a fini l’année 2020 avec, certes, avec une progression inédite des impayés (+14%) et un taux de créances en souffrance (CES) de 8,4%, une première dans l’histoire bancaire du royaume. Mais le scénario alarmiste d'un taux de CES de 14% ne s’est pas réalisé.

Les banquiers nous expliquaient cela par le décalage entre la constatation de l’impayé et sa classification officielle comme créance en souffrance et avançaient que les vrais chiffres des impayés allaient apparaître début 2021.

Une stagnation surprise des impayés sur le premier trimestre 2021

Là encore, que nenni. Les statistiques monétaires de Bank Al Maghrib sur le premier trimestre 2021 n’ont pas confirmé leurs prévisions, mais ont montré tout le contraire : une quasi-stagnation des créances en souffrance autour de 80,5 milliards, soit le même niveau que celui de décembre 2020 (80,2 milliards). Une petite progression de 307 millions de dirhams qui défie aussi bien les prévisions des professionnels que la conjoncture et le bon sens.

Par catégorie, les impayés des entreprises ont connu une baisse de 1,2% entre décembre et mars 2021, soit 522 MDH en moins. Ce qui a contrebalancé la hausse de 2,4% (ou de 819 MDH) des impayés des ménages sur la même période.

Mieux encore, entre janvier et mars 2021, la tendance globale des impayés était même baissière, le stock des créances en souffrance s’étant allégé de près de 1 milliard de dirhams, pour un taux de créance en souffrance à fin mars de 8,4%.

Par quel miracle ? Comment expliquer cette mystérieuse tendance de stagnation des impayés alors que les entreprises n’ont pas retrouvé toute leur forme, que certains secteurs restent toujours à l’arrêt et que le marché de l'emploi affiche encore un gros déséquilibre ?

Quand l’Etat et les banques jouent la montre...

Pour M'Fadel El Halaissi (DGA de Bank of Africa en charge du pôle « Ingénierie, recouvrement et missions spécifiques » mais qui intervient ici en tant qu’économiste), ce phénomène s’explique par deux éléments : l’intervention massive de l’Etat pour mettre les entreprises en difficulté sous perfusion et la politique de recouvrement des banques qui tend vers le rééquilibrage des crédits plutôt qu’au déclenchement des procédures habituelles de recouvrement.

« Dans le processus de redressement de l’économie, il y a eu deux étapes. La phase Oxygène qui a permis de sauver les entreprises et les emplois durant le confinement, couplée aux mesures de report des échéances jusqu’à septembre pour les particuliers qui ont permis aux ménages et aux familles de sauvegarder leur pouvoir d’achat, d’aider leur familles… Après le déconfinement, et la non-réalisation du scénario de reprise en V qu’on attendait, on disait en effet que la casse serait énorme, surtout début 2021, où les impayés allaient commencer à être comptabilisés en tant que créances en souffrance. Il y avait un consensus sur cela. Mais juste après, il y a eu la phase « Relance », qui a pris le relais d’Oxygène, et qui s’est accéléré permettant en quelques mois des dizaines de milliards de dirhams dans la trésorerie des entreprises. Cette phase Relance s’est poursuivie au premier trimestre 2021 et a permis de mettre les entreprises sous perfusion et de sauvegarder les emplois », explique-t-il.

Ces politiques de sauvetage et d'aide aux ménages menées par l’Etat et le système bancaire ont ainsi selon lui permis de limiter les dégâts sur les impayés. Mais cela ne fait, selon lui, que reporter le problème…

« Nous maintenons le constat établi l’année dernière, car après la fin de la phase Relance, il va falloir s’attendre à une chute d’un bon nombre d’entreprises, surtout des PME. Ce qui entraînerait automatiquement une envolée des impayés et du taux de créance en souffrance, surtout que l’évolution du crédit en 2020 s’est faite essentiellement grâce aux crédits Oxygène et Relance. En dehors de ces deux produits, l’économie normale n’a pas fait appel au crédit », précise-t-il.

Mais si l’effet Relance a permis de « cacher » ou de « repousser » la réalité des choses, qu’en est-il des particuliers qui ne bénéficient plus d’aucune mesure d’aide ou de reports d’échéances comme ceux appliqués l’année dernière ? 

Pour M'Fadel El Halaissi, cela tient aux politiques de recouvrement des banques, qui ont toutes opté pour des arrangements à l’amiable avec la clientèle.

« Pour les particuliers, il y avait en effet des craintes que ceux qui ont bénéficié du report des échéances ne retrouvent pas un rythme normal de remboursement. Ce qui était le cas après la fin du délai de grâce (à partir de septembre 2020). Sans compter ceux qui ont perdu leur emploi et qui sont devenus incapables de payer leurs crédits. Pour l’ensemble de ces cas, le système bancaire a opté pour des solutions de reprofilage de la dette, avec des rééquilibrages allant de 6 à 12 mois, selon les cas. D’où la non-apparition des impayés à ce stade dans les statistiques monétaires de la Banque centrale », explique notre banquier-économiste.

Mais tout cela ne fait encore une fois que reculer dans le temps cette explosion des impayés qui est inéluctable et logique au vu de la forte récession qu’a connu le pays en 2020, les pertes d’emplois, l’affaiblissement du tissu des entreprises…

Seule chose, selon M. El Halaissi, qui peut sauver la situation et empêcher d’ici là le système bancaire de crouler sous le poids des impayés : une reprise économique plus rapide que celle prévue actuellement.

« Il y a deux scénarios. Si la reprise en 2021 reste lente comme on le prévoit, avec un taux de croissance de 4,5% au maximum, qui est en fait une croissance presque nulle puisqu’on part de -7%, il y aura certainement de la casse après la fin aussi bien des crédits Relance que de la période de rééquilibrage accordée aux particuliers. Ce que nous espérons donc, c’est une reprise plus rapide, avec une croissance de plus 6% pour permettre aux entreprises de retrouver une activité normale et absorber les pertes d’emplois causées par la crise en 2020. C’est dans ce seul cas de figure que l’on peut espérer une stabilisation voire une baisse des créances en souffrance », affirme-t-il.

Pour éviter l’explosion, l’Etat et les banques jouent ainsi la montre en espérant que l’économie reprenne plus vite que prévu. Un pari intelligent mais (trop) risqué…

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